Quel beau pays !

Prédication d’Anne-Marie Feillens, présidente du Conseil Régional de l’Eglise Protestante Unie de France- Région Sud-Ouest, lors du Culte de la Cité, le 31 janvier 2021 au temple du Hâ.

Texte biblique: Deutéronome 8, 1-16

Quel beau pays ! De l’eau à profusion, des plaines et des montagnes. De quoi cultiver abondamment des céréales, de l’huile, du vin, des fruits, et récolter du miel ! Un pays aux ressources nombreuses avec le fer et le cuivre.

La promesse est là : à portée de main. Le peuple entrera bientôt dans ce merveilleux pays. Le peuple ne manquera de rien, il ne sera plus rationné, il n’aura plus faim.

Voilà de belles paroles, agréables à entendre. Ces paroles sont adressées au peuple entier, un peuple identifié comme un seul et même interlocuteur, un peuple dans lequel chacun est le prochain de l’autre, chacun est le bénéficiaire des attentions de Dieu.

La description du pays promis, c’est un peu comme pour le récit de la création du monde dans le livre biblique de la Genèse : la profusion de la création avec sa faune et sa flore, avec l’eau et la lumière, tout y est ! Les rédacteurs de ces récits ont été inspirés pour écrire leur conviction : celle qui raconte le don de Dieu, un don magnifique.

Nous vivons dans un monde riche, vaste, prolifique, abondant : tout est à portée de main et rien ne manque. Lorsqu’il y a des endroits déserts, une source d’eau jaillit. Lorsqu’il y a des moments de famine, Dieu vient aider aussi.

Voilà la foi et l’espérance des auteurs de la Bible. Leur foi se base sur la réalité qu’ils observent autour d’eux au moment où ils rédigent leur texte. Ils décrivent les fleuves, les rivières, les eaux souterraines, les arbres, les abeilles, … et tout ce qui les entourent. Ils savent ce qu’ils doivent à la nature, et ils tournent leur regard vers Dieu pour dire leur reconnaissance pour ses dons.

Mais les auteurs de la Bible savent aussi que la reconnaissance ne va pas de soi ! Savoir dire merci, et surtout, savoir à QUI on peut dire merci ! Alors, c’est toute une éducation qui se met en place pour le peuple sorti de l’esclavage, en Égypte. L’objectif pédagogique, c’est l’enseignement de la vie, et pour ça, le peuple doit apprendre à garder les commandements, à veiller à les pratiquer. Garder les commandements sera l’exercice pratique qui permettra au peuple de se souvenir du donateur et pouvoir le remercier.

Les 40 ans au désert, avant l’entrée en Terre Promise, c’était comme une période de préparation. Une préparation à dire merci, une préparation pour se souvenir que cette abondance et cette générosité sont avant tout un don de Dieu. Or, le risque est grand d’oublier que ces biens ne nous appartiennent pas, qu’ils viennent d’un Tout-Autre. Le risque est grand de s’approprier ces biens et de les gérer comme des propriétaires jaloux. Le risque est grand de se croire tout permis et de devenir des prédateurs malveillants et maltraitants.

Le Seigneur Dieu a fait l’éducation de son peuple, en lui faisant faire l’expérience de la pauvreté et de la faim, tout en lui assurant une nourriture quotidienne et un vêtement qui ne s’use pas. Ce n’est donc pas une expérience extrême de famine et d’insécurité. Dieu laisse à chacun le minimum nécessaire pour vivre.

Le Seigneur Dieu veut lui apprendre surtout à reconnaître sa parole, à garder ses commandements, à ne pas devenir orgueilleux, même lorsqu’il deviendra riche.

Cette interpellation me parle bien.

Au printemps de l’année dernière nous avons vécu le confinement strict durant lequel nous avons fait l’expérience des achats réduits au besoins vitaux. Et nous avons découvert combien nous étions dépendants de ceux qui ont continué à travailler dans le secteur médical pour assurer nos soins, et dans le secteur de l’approvisionnement alimentaire pour nous nourrir. La plupart d’entre nous, nous n’avons manqué de rien.

En même temps, les lieux de cultes étaient fermés et nous n’avons plus été autorisés à nous rassembler en Église. Ce fut un temps de jeûne communautaire avec parfois l’envoi postal ou mailing de textes de prières, d’autres fois des appels téléphoniques paroissiaux.

Cette expérience d’Église fermée nous a enseigné la richesse de la spiritualité et de la fraternité. La parole de Dieu n’était pas absente et nous avons vécu « autrement » l’écoute du texte biblique et l’amitié fraternelle. « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur ». Voilà l’expérience qu’il nous a été donné de vivre dans cette période troublée. Nos cœurs et nos corps étaient craintifs, nous avons dû réduire nos sorties, nos contacts. Nous n’étions plus autorisés à toutes les libertés. Et pourtant, nous n’avons pas été abandonné. Nous avons vécu de « tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. »

Nous voici, comme le peuple hébreu, dans des étapes successives plus ou moins confinées, avec l’espoir d’en sortir définitivement. Après le premier confinement, nous avions retrouvé petit à petit un peu plus de libertés de mouvement et des possibilités de consommation. Pourtant, là encore le texte biblique vient nous enseigner et nous accompagne dans la réflexion : n’allons pas vivre comme si tout nous était dû, comme si tous nos désirs devaient être comblés.

« Si tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons pour y habiter, si tu as beaucoup de gros et de petit bétail, beaucoup d’argent et d’or, beaucoup de biens de toute sorte, ne vas pas devenir orgueilleux et oublier le Seigneur ton Dieu. » (v12-13)

Quand on a tout, en quantité et en qualité, alors, le risque est double : devenir orgueilleux et oublier Dieu. Voilà ce contre quoi le peuple est mis en garde. L’expérience collective de la pauvreté et du rationnement s’oublie vite quand on est davantage à l’aise, par la suite, et tant mieux, dans un sens. Mais dans un autre sens, cette expérience ne doit pas tomber dans l’oubli. Elle doit rester graver dans l’existence. Pas pour se lamenter sur son sort passé, … non … mais pour mieux rendre grâce.

Le risque d’orgueil est aussi dénoncé, notamment par considération pour les autres. L’orgueilleux n’en a plus rien à faire des autres. Il se croit supérieur, il se croit meilleur, et son rapport aux autres est souvent détestable. Or, se savoir dépendant, telle que Dieu nous y invite, c’est rester à l’écart de l’orgueil pour être disponible aux autres, y compris lorsque nos richesses nous font vivre dans le confort.

Et c’est alors que la question du prochain qui – jusque là – est un autre moi-même, … c’est alors que cette question se pose, et qu’elle devient même urgente. Tant qu’on se reconnaît mutuellement comme faisant partie d’une même relation bienveillante – celle de Dieu en l’occurrence – alors le prochain est simplement l’autre-comme-moi. Mais lorsque les relations humaines sont tordues, pourries, traversées par la jalousie, l’envie, la violence, la méfiance, l’injustice, … alors la question du prochain devient cruciale.

Le prochain est alors celui ou celle qui porte une attention soutenue à ceux ou celles qui sont laissé.e.s au bord de la route parce que… trop pauvre, ou pas assez actif, ou trop différent, …

Le prochain est alors celui ou celle qui se mobilise pour dénoncer les situations de précarité sociale, de discrimination, de violence « familiale et privée » ou « policière et institutionnelle ».

Le prochain est alors celui ou celle qui s’extrait de sa position, confortable ou non, pour entrer en relation avec celui ou celle qui s’est fait exclure ou qui n’a pas pu suivre le rythme de la course folle du monde.

Le prochain est alors celui ou celle qui reste pleinement conscient de sa dépendance aux autres, et – pour les croyants – de sa dépendance à Dieu. Un prochain qui a suffisamment d’humilité personnelle et de confiance relationnelle pour aller vers l’autre blessé, affamé, appauvri, …

Que ce soit par temps de crise ou dans la routine du quotidien, la présence du prochain est indispensable à la vie d’une société humaine. Notamment lorsque celle-ci est affectée par les agissements néfastes de prédateurs de toutes sortes rendant la vie impossible pour les gens qui en subissent les conséquences.

Pour les croyants, l’écoute de la Parole de Dieu, de ses recommandations, est une aide pour devenir le prochain de l’autre blessé.e, quelle que soit la raison de sa blessure. A l’écoute de cette Parole, le croyant se sait dépendant et en relation fraternelle avec les autres, au nom de la bienveillance de Dieu manifestée à tous.

Les recommandations de Dieu adressées au peuple dans sa globalité sont des paroles constructives qui partent d’un principe de confiance, dans un contrat mutuel. Ces recommandations viennent structurer les relations à l’intérieur du peuple. Elles sont une aide pour vivre en société. Garder ces recommandations, c’est tout autant les mettre en pratique, que de les garantir aux autres, faire en sorte que ces recommandations protègent les plus fragiles, les plus vulnérables.

Avec la pandémie actuelle, les associations d’entraides et autres ONG alertent sur l’augmentation de la pauvreté et de l’extrême pauvreté tandis qu’une petite partie de la population continue à s’enrichir dans des proportions tout aussi alarmante. Elles alertent aussi sur les violences intrafamiliales et les violences institutionnelles tout en constatant l’impuissance des autorités à se saisir de ces alertes.

Mais tout ceci n’est pas une fatalité.

Dans les circonstances actuelles, nous pouvons nous inspirer de la confiance de Dieu. Nous pouvons participer à construire un monde moins dévastateur et plus équitable. Nous pouvons penser la vie économique et sociale autrement. Nous pouvons insister pour obtenir de vrais changements, profitables à tous, concernant la justice sociale mais aussi la préservation de la nature et la gestion des ressources qu’offre la nature.

La période de confinement a montré que le système ancien n’est pas adapté aux changements de notre époque. Et la période de confinement a aussi montré la grande créativité et les multiples possibilités de solidarité dont les gens ont fait preuve. C’est une expérience qui n’a pas été facile mais elle a prouvé ce que le livre du Deutéronome enseignait déjà au peuple : « dans le désert, Dieu a fait jaillir l’eau du rocher, il t’a donné la manne, … ».

Dieu ne nous abandonne pas. L’histoire passée le prouve. Dieu nous invite à la confiance et à l’espérance. Et surtout, il nous demande de nous laisser instruire par lui pour vivre les changements heureux tout en gardant l’humilité et la sagesse.

Tout est possible dans l’espérance que Dieu nous donne

C’est ce que je crois et CE en quoi j’espère.

Amen

Anne-Marie FEILLENS